Dixième message

(Début au "premier message") Si j'analyse autant mes images, c'est que j'ai le sentiment que nous sommes tellement conditionnés par nos certitudes culturelles, que nous ne savons plus "recevoir". Quand j'étais enfant, j'étais souvent choqué par les explications vaseuses qu'on nous donne sur des œuvres qui se suffisent à elles-même. Quand on les regarde, on voit quelque chose d'évident, et après "décodage" par l'érudit, on n'y comprend plus rien. Mais cette lucidité est celle de l'enfant, car devenu adulte, on regarde les choses avec les à priori de notre vécu. Nous ne voyons plus, nous jugeons. C'est d'ailleurs frappant de voir la fascination qu'opère la peinture réaliste (qui n'est qu'une pâle copie du réel) sur les adultes, alors qu'elle laisse les enfants de marbre. Dans mon métier, je suis tout le temps choqué par les affirmations des professionnels de tous genres, qui expliquent en toute innocence des vérités qu'ils pensent évidentes pour tous, voire même le "minimum exigible" pour pouvoir se prétendre professionnel. Avant de signer mon premier contrat en BD, j'ai fait le tour des festivals pour rencontrer des dessinateurs avertis qui devaient pouvoir me guider dans mon travail et me permettre d'éviter bien des écueils... Très vite, je me suis rendu compte que chacun me donnait des règles qui n'étaient fondées que sur sa "réaction" à son environnement propre. Je n'ai jamais entendu rien de véritablement utilisable. Aucun dessinateur ne s'est jamais soucié de ma démarche, la curiosité est destructrice quand on fonde ses théories "en réaction" à une culture. Et c'est vrai que c'est très dur de découvrir que la maladresse d'un novice qui ne maîtrise pas l'outil, cache une énergie qui échappe à notre entendement. Ça m'arrive, car j'enseigne régulièrement, et j'ai appris à mettre de côté mes acquis devant les intentions "brutes" des élèves. Parfois on découvre une intention qui va là où vous n'êtes jamais allé. Accepter de regarder cela, c'est partager l'intention de l'autre, et s'en enrichir... Refuser, c'est conserver ses certitudes absurdes, mais aussi complexer un élève qui vous avait fait l'honneur de vous montrer un peu de sa force, et le fragiliser. Personnellement, je n'ai jamais été fragilisé, je crois, car je cherche des évidences. Tant que je peux douter, c'est que je n'ai pas trouvé. Les mauvais conseils de ceux qui sont devenus mes collègues m'ont plutôt servi à mieux les comprendre, et donc à mieux évaluer la difficulté qui m'attendait dans mon aspiration à communiquer par l'image. Car enfin, dans ce métier, le plus difficile n'est pas de maîtriser l'outil, c'est de comprendre les enjeux de la profession. Et finalement les enjeux d'un métier ne sont pas très différents des enjeux de la société entière. On peut se rassurer en pensant que les sociétés s'effondrent et l'humanité demeure... Il n'empêche que ce qui entrave la création, c'est la culture.